Fujimori et le "terrorisme"

Publié le par El Nino

S'il y a bien un sujet qu'il faut prendre avec des pincettes, c'est celui du "terrorisme", et le Pérou n'échappe pas à la règle. Quand on surfe sur Internet pour trouver une définition du terrorisme, on peine à trouver un consensus et chacun pourrait aller de sa propre définition. J'estime que définir le terrorisme comme étant "un acte violent de sabotage, d'assassinats, ou de prises d'otages" ne me paraît pas juste car alors il faudrait classer la Résistance dans la catégorie de terrorisme, ce qui serait une insulte pour nos parents et nos grands-parents. La nature même de la "chose" contre laquelle l'organisation, terroriste ou pas, se bat me paraît importante, car, si elle ne justifie pas forcément les actes de violence, elles permet de les comprendre et de mieux les juger. Ainsi, une dictature comme le Reich nazi pouvait difficilement être battu autrement que par les armes. 
Pour ce qui est du cas précis du Pérou, du Sentier Lumineux, et du MRTA, les choses ne sont pas aussi simples qu'on ne pourrait l'imaginer. Nous avons tous appris que le Pérou a vécu des moments difficiles dans les années 80 et au début des années 90. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, le Pérou continue à vivre des moments difficiles. Ce blog en est la preuve. Si certains n'ont pas encore compris, je les invite à relire les quelques 380 billets que j'ai déjà publiés. Un des caractères les plus fondamentalement hypocrites de "la lutte contre le terrorisme" est que celui-ci est presque systématiquement utilisée et justifié pour mener des actions fort peu glorieuses, comme le font actuellement les Etats-Unis et d'autres pays. Peu de gens, à part peut-être BHL et Kouchner, admettent qu'en ce moment, les Etats-Unis aient raison de mettre le Moyen-Orient à feu et à sang. La région a été mille fois humiliée par les gouvernements occidentaux et cela n'est à mon avis pas discutable. 
Le cas de Fujimori n'est pas très différent. Le film "Una sombra al frente", inspiré de faits réels montre très bien des gens "voulant le progrès", mais avec des classes sociales bien définies, où les riches évoluent dans la prétention et les indigènes comme des serviteurs. 100 ans, rien n'a changé, malgré les "progrès de la civilisation". Après le morse est venu le téléphone, la télévision, l'ordinateur, Internet, mais  la pauvreté et la misère n'ont rien changé. Dans les discours révolutionnaires latino-américains, il est très fréquent de retrouver la réthorique des "500 ans", cette période durant laquelle on a fait miroiter à tant de gens le meilleur des mondes qui, encore aujourd'hui, n'a accouché que d'une grosse merde, pour parler directement. Dans son livre "Rogue State", William Blum se demande comment il est possible qu'il n'y ait pas plus de "terroristes" en Amérique Latine quand on voit la misère qui y règne et quand on y connaît tous les coups fourrés des Etats-Unis et des autres puissances occidentales.
Les guérillas du SL, du MRTA, et des FARC ne sont donc que la réaction de la population face à cette hypocrisie. Elles ne sont que les formes extrêmes d'un peuple fatigué. Elles sont la minorité qui a décidé de basculer dans la violence. Et bien sûr, ils sont accusés de tous les maux de la Terre.
En tant que personne très méfiante à l'égard de toutes ces théories géopolitiques issues des grandes conseils de guerre de l'ordre mondial du désordre mondial, je préfère ne pas juguer ces mouvements, pour la bonne raison que je ne les connais pas. Quelques petits malins me diront "qu'on a lu ou entendu des choses dans les médias", seulement voilà je ne crois pas les médias, et je ne crois pas plus les opulentes personnes de Lima qui sont horrifiées par une fiesta de 2h du matin. A l'Alliance, je croise aussi un gars qui a fait la formation pédagogique et qui est un ex du MRTA. C'est une personne très sympathique, qui me dit toujours très gentiment et sincèrement bonjour, et qui est aussi connue pour être très cultivée. Bien différente de la plupart des gens de Lima donc. Je ne dis pas que le SL ou le MRTA ne contiennent pas des salauds, et qu'ils n'ont pas commis des actes répréhensibles, mais dans un tel conflit ou un tel contexte, et au vu des expériences présentes ou passées de ce genre de contexte, je le prends avec énormément de pincettes.
Concernant les "succès" de Fujimori, cela est une immense hypocrisie. Les traditionnels discours de l'anti-violence sont généralement issus de personnes bien-pensantes, dont les 3 repas de la journée  ne sont absolument pas perturbés. Ils se déplacement tranquillement dans l'espace, ont peu de soucis; bref, ils ne vivent peut-être pas au paradis, mais rares sont leurs problèmes. Bien différente est la vie quotidienne de millions de personnes dans le monde frappées par la misère (pour prendre au sens large). La plupart des théoriciens honnêtes qui ont réfléchi sur la "violence", tels Tolstoï ou Etienne de la Boétie, vous diront que la violence n'est pas seulement foutre une bombe sous un pont, mais aussi vivre dans une maison de bois, sans éducation, sans soins de santé, sans repas équilibrés, toujours sous le menace de l'Etat et de ses forces de la répression. L'Etat s'est largement approprié le monopole de la violence et ses divers contrats avec des compagnies d'armements, ses complicités avec les médias, en font le principale responsable de la montée de la violence dans le monde. L'insécurité sociale, au sens strict du terme, est selon moi la principale des violences, qui plus est institutionnalisée, largement planifiée, et non-dénoncée. Elle gangrène la société latino-américaine depuis plusieurs siècles mais, grâce aux médias complices de l'Etat, elle n'est presque pas dénoncée. Je ne vois pas donc pas pourquoi on devrait attribuer à Alberto Fujimori "la fin de la violence". Au contraire : avec son régime de terreur, la corruption s'est largement développée, l'opposition de gauche a été laminée, et la misère s'est renforcée. Ce qui était donc une société qui aspirait à de profonds changements est devenu un pays sans porte de sortie vers l'espoir. Il n'y a rien à attribuer de positif à Fujimori. Qui plus est, ces mouvements de guérilla était pour lui de véritables pains bénis pour mettre en place ses politiques de répression anti-sociale, comme les Etats-Unis le font au Moyen-Orient. Il est notoire que les régimes autoritaires se construisent sur la peur de l'opposant prêt à tout mettre à feu et à sang et ainsi occulter les pires crimes dont l'Etat est capable.
Aujourd'hui, je vois bien que l'explosion des relations sociales a créé des gens qui, quand il s'agit de politique ou de sujets de société, ont très peu à dire. Elles répètent à longueur de journée des arguments issus de campagne de catéchisme qui démontrent un manque total de personnalité et de responsabilité. La lobotomisation fujimoriste a fait énormément de dégâts au Pérou, tout comme la corruption. C'est cela qu'il faut retenir du règne de Fujimori. Et rien d'autre ...

Publié dans Politique & Economie

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Serge 15/10/2007 09:14

J'abonde dans le sens de Michèle. Voici un très beau billet d'humeur qui synthétise bien le problème de l'Amsud et que j'aurais voulu aussi écrire. Tu m'as retiré les mots de la bouche. Bravo! Et puis, bon anniversaire! Tu hermano!

Tietie007 14/10/2007 16:51

La lobotomisation des masses est présente dans tous les pays du Tiers-Monde à cause de l'abscence d'une politique éducative digne de ce nom ...

christophespb 13/10/2007 16:02

Il me semblait que tu avais le Reseau Voltaire dans tes liens, qui livre une info un peu differente du "pret a penser" servi dans les medias habituellement ?Bon week end et bon match, Christophe.

Patakes 13/10/2007 11:55

D'accord avec Michèle, c'est un très bel article.La plus grande des violences selon moi, c'est la misère.Car elle joue sur le physique et sur le mental.Et que cette misère que les riches imposent aux pauvres (c'est pas aussi trivial mais bon l'esprit y est), entraine tous les débordements.Cela dit, attention, le terrorisme religieux (et pas seulement islamique) ne vient pas forcément de la misère (quoi qu'en Palestine...) et les riches ne sont pas toujours ceux qu'on croit (Arafat n'était pas pauvre).

:0085: soleil51 :0010: 13/10/2007 11:19

Comme tu dis: sujet à manier avec des pincettes ! Bon week end ! ! BiZouX de la terre des pharaons ! !    @nne-marie