Pour que modernité rime avec égalité et solidarité

Publié le par El Nino


Le Pérou est un pays du Sud en voie de développement. Il manque de beaucoup d'infrastructures basiques, y compris dans la capitale et les grandes villes provinciales. Il doit fournir à ses habitants ce qui est nécessaire pour vivre correctement. Il faut donc que le Pérou continue à se développer et à se moderniser. Personne ne conteste cela, et il faut chercher les solutions pour arriver à un meilleur niveau de développement. Rien n'est facile dans ce pays où subsiste encore largement le néo-colonialisme et la pauvreté, mais il faut néanmoins rappeler certains principes, et j'aimerais prendre en exemple le problème des transports (qui me passionne depuis longtemps) pour vous faire comprendre certaines problématiques qui se développent actuellement dans ce pays d'Amérique Latine et qui cristallisent à mon avis assez bien certains problèmes sociaux. Car en effet, la modernité, quand elle s'installe dans un pays "pauvre" est confrontée à la réalité du pays, et on ne peut imposer cette modernité sans prendre en compte cette réalité.
Le Pérou est un des pires pays d'Amérique Latine dans le domaine des transports, peut-être même en queue de liste. En effet, même la Bolivie envisage de construire des métros et trains à (presque) grande vitesse, et l'Equateur voit ses villes équipées de systèmes de transport massif de plus en plus efficaces. Ne parlons pas des autres pays qui ont fait des efforts assez colossaux et qui continuent à le faire pour mieux organiser leurs villes et le déplacement de leur population. Le Pérou, lui, en est encore l'âge de la pierre, sans vouloir être méchant. Il n'existe aucun train digne de ce nom, car ceux qui circulent dans les montagnes le font à une vitesse de 50km/h. Il existe très peu d'autoroutes, même si des projets assez concrets seront réalisés à l'horizon 2015. Quant au transport urbain, il s'articule autour d'une flotte de vieux machins dont l'ancienneté est parfois plus élevée que celle de votre serviteur (Je viens de passer à 32 ans) et qui sont conduits par des fous du volant totalement inconscients et sans scrupules à l'idée de vous passer sur le corps. Il faut donc changer tout cela, et j'aimerais donc d'abord vous parler de 2 projets : l'un qui est dans sa phase terminale à Lima, l'autre qui devrait démarrer dans quelques jours à Arequipa, deuxième ville du pays. Ils ont en commun que ce sera le même système qui sera implémenté, celui des BRT : Bus Rapid Transit. En gros, ce système voit passer des bus articulés en site propre au milieu de larges avenues, à environ tous les 800m, dans des espèces de tubes. C'est en fait le système qui a été inventé à Curitiba et qui a ensuite été appliqué à d'autres villes latino-américaines, comme à Bogota. A Curitiba, le système a largement fait ses preuves, mais à Bogota il rencontre quelques problèmes, d'où la construction d'un métro dans la capitale colombienne. On pourrait donc discuter très longuement sur les avantages et les inconvénients des BRT à Lima, mais je voudrais me limiter à l'aspect socio-économique.

D'abord, la première chose dont il faut parler et qui conditionne peut-être tout le reste, c'est l'exploitation économique, c'est-à-dire les compagnies de bus qui exploiteront le système de Lima, mais aussi tout le reste allant de la construction à la gestion de l'infrastructure, c'est-à-dire les cartes de voyage intelligentes, la signalisation et la construction. Tout le système sera géré par le privé. Les compagnies de bus seront mi-péruviennes, mi-étrangères (brésiliennes et colombiennes). Ce sont des consortiums qui en ce moment ne circulent pas à Lima dans l'actuel système de transports. Elles viendront donc prendre progressivement la place des compagnies actuelles qui sont loin d'être exemptes de tout reproche, mais qui devront peut-être mettre la clef sous la porte à cause de tout ceci. Evidemment, on peut se poser des questions sur l'actuel système privé qui a été libéralisé dans les années 90 par un certain Alberto Fujimori et qui a créé l'actuel chaos dans la capitale péruvienne. Mais le fait est que des compagnies péruviennes vont être remplacées par des compagnies étrangères, et cela ne plaît guère aux "transportistas" liméniens. C'est un peu comme si on décidait de remplacer la STIB ou la RATP par une compagnie privée allemande ... La construction de l'infrastructure (pistes, stations, ...), elle, a été réalisée par des entreprises privées dont le coût s'est envolé à 280 millions de dollars alors qu'au début il était à 140 millions. L'adjudication de cette construction s'est faite très lentement, avec 2 ans de retard. Pendant toute cette période, les bus qui circulaient sur l'ancienne piste ont été déplacés sur d'autres avenues provoquant un traffic immense. Aujourd'hui, le problème est toujours existant et la zone de construction et les alentours sont un enfer pour les usagers qui perdent un temps précieux dans leur déjà trop longue journée. Quant à la signalisation et le système des cartes intelligentes, ils seront installés par des multinationales françaises et américaines qui pratiquent évidemment des prix au niveau du marché euro-américain, c'est-à-dire 3 à 4 fois plus cher que ceux pratiqués dans le continent sud-américain. Bref, on l'aura compris : les Liméniens seront soumis à un coût de construction et d'exploitation bien plus élevé que celui auquel ils sont habitués. La Municipalité Métropolitaine de Lima a contracté un emprunt pour financer tout le système, et on est en droit de se demander comment il sera remboursé.
Le problème est que cela a une répercussion directe sur le prix du billet. Aujourd'hui, celui-ci a une valeur qui varie en fonction de la longueur du trajet, allant de 50 centimes de soles (12 eurocents) pour quelques blocs à 3 soles (80 eurocents, très rare heureusement) pour traverser toute la ville. Compte tenu que le salaire minimum est de 150€, un pauvre qui fait plus de 2 heures de trajet aller-retour par jour pendant 25 jours (car on travaille souvent le samedi ici) dépensera déjà un sixième de son salaire rien que pour le transport, parfois plus. Vous dépensez 250€ par mois pour vous déplacer en transports en commun, vous ? L'actuel projet de transport de Lima devrait porter à 1,50 soles (35 eurocents) le prix du billet, peu importe la distance. Quand on pense que la plupart des personnes utilisent des billets à 1,20 soles, on ne peut que se dire que cette augmentation de 30 centimes aura un certain impact sur le pouvoir d'achat des personnes pauvres, pour qui quelques soles de perdus sont bien plus lourds à supporter que pour les personnes des classes moyennes. A Arequipa, le débat sur le prix du billet est en cours. Le système actuel, comparable à celui de Lima, demande moins de 1 sol, mais il ne faut pas oublier qu'en province, les salaires sont plus bas. Les tarifs du nouveau système ne sont pas encore établis, mais le coût élevé du BRT arequipeno (150 millions de dollars) augure d'une augmentation du tarif au-delà de 1 sol. Pire, certaines personnes des classes moyennes n'hésitant pas à avancer qu'un tarif de 1,50 ou 1,80 soles est envisageable, ce qui étoufferait financièrement une grande partie de la population, et ferait donc doubler le prix du billet ! Evidemment, les populations des classes moyennes ont largement les moyens de se payer un tarif pareil. Leur argument : parce qu'on paye 80 centimes pour un mauvais service, payer 2 fois plus pour un bon service est normal. Le problème est ces mêmes personnes sont justement les premières à se plaindre du mauvais service qu'ils reçoivent pour le prix qu'ils payent actuellement, et en exigent un meilleur pour la somme de 80 centimes. En d'autres termes, si vous acceptez le double pour un bon service, c'est comme si vous acceptiez le simple pour un mauvais service mais personne n'accepte de payer le tarif actuel pour le service actuel. Il y a donc contradiction.
Le dernier aspect que j'aimerais aborder est celui de l'emploi. Comme je l'ai signalé plus haut, les entreprises actuelles pourraient disparaître au profil de consortiums internationaux. Les chauffeurs perdraient leur emploi, même si dans le plan stratégique du développement des transports liméniens, il est stipulé que les chauffeurs actuels doivent être embauchés par les consortiums. En effet, les bus qui circuleront seront au nombre de 600, et seront donc moins nombreux qu'actuellement. Cela est dû à la modernisation de la flotte qui sera composée de bus articulés. Je n'ai rien contre la réduction du nombre de bus qui améliorera certainement la situation du traffic à Lima qui est vraiment désastreuse, mais doit-on envoyer dans le chômage et la misère des centaines de conducteurs ? La réponse est non. Ceux qui ne pourraient pas faire partie du personnel de conduite devraient pouvoir être réorientés vers une autre tâche dans l'organisation administrative et technique du système. Cela prendrait du temps, mais cela éviterait des drames sociaux. La même chose aura lieu pour les receveurs qui disparaîtront suite à l'instauration du système de cartes intelligentes. Il faut donc penser à reclasser ces gens. Malheureusement, la Municipalité et les autorités compétentes n'ont pas l'air de se préoccuper de ce futur drame social. Il serait bon qu'ils y réfléchissent, car au Pérou, un chômeur est un délinquant potentiel, sans vouloir trop caricaturer. De plus, les "transportistas" ont annoncé des grèves pour la fin de l'année suite à l'arrivée du nouveau système, ce qui plongera Lima dans le chaos. Quand Bogota a instauré le même système, la capitale colombienne a été paralysée pendant 2 mois ! Une gestion intelligente serait donc d'assurer la continuité de l'emploi pour ces personnes, car cela éviterait des débordements et cela assurerait une plus grande popularité du projet.
Evidemment, les employés du système de transport sont les ennemis publics de Lima : ils sont mal élevés, irrespecteux, ils sentent mauvais, ils conduisent comme des fous, ils polluent toute la ville avec leurs vieilles poubelles sur roues, ... Prendre la défense de ces personnes-là comme je le fais est une hérésie à Lima. Je peux comprendre le scandale de ce service ultra-déficient, mais il faut aussi comprendre que ces employés sont très mal payés, que le système implémanté n'est pas de leur responsabilité, et ils ne font que suivre des ordres qui n'ont rien d'intelligents. Je suis intimement convaincu que ces gens ne sont pas que des décérébrés. Ils ont eux aussi une sensibilité à l'injustice et l'irrationnalité de notre monde, et ils sont aussi victimes du système, et pour cette raison il faut les écouter, même si on n'est pas toujours d'accord. Je n'aime pas l'intolérance et le manque de communication qui gouvernent les relations sociales et qui nous force à des raisonnements trop courts.

En résumé, ce projet de bus à haut niveau de service a certainement un fond intéressant : il permet d'en finir avec la congestion qui gangrène Lima, et la pollution qui rend la ville invivable. J'attends avec une certaine impatience le résultat que cela donnera. Mais je sais aussi que cette modification risque d'entraîner quelques changements négatifs à long terme, car cette politique n'est pas aussi inclusive qu'on ne le dit. De plus, cette hausse des tarifs et cette gestion très privée des transports en commun semblent représenter une voie vers une modernisation de la ville dont le bénéficiaire ne sera pas forcément le citoyen, mais plutôt de grands groupes privés de construction. Il est probable que les prochains mois et les prochaines années verront de colossaux projets naître dans la capitale liménienne, avec certes un but louable, mais des méthodes qui conduiront à des conséquences négatives pour le pouvoir d'achat des Liméniens. Plusieurs projets de rénovation urbaine sont à l'étude : implémentations de voies rapides ou de corridors urbains pour le déplacement massif des véhicules, constructions de viaducs à 3 niveaux sur plusieurs kilomètres, études de métro ... Tout ceci serait de bonnes choses si déjà cela ne signifierait pas une frénésie de béton qui pourrait déhumaniser la ville (sauf pour le métro qui est archi-nécessaire évidemment), mais aussi et surtout si derrière tout cela ne se cachait pas les lobbys du béton comme on peut en avoir en Europe et surtout en France avec Bouygues. Ces projets coûteraient chers, au minimum plusieurs centaines de millions de dollars (énorme pour un pays comme le Pérou), et le petit citoyen lambda le verrait bien dans son porte-feuille. Faire construire de grands ouvrages d'art dans un pays pauvre par des multinationales de pays développés implique inévitablement une hausse des prix. De plus, ces corridors urbains pourraient voir arriver de véritables péages urbains afin de financer ces projets pharaonesques. Il est évident que tous les déplacements dans la ville deviendraient plus chers, notamment en taxi, et cela pourrait provoquer une inflation assez incontrôlée. Il y a quelques années : la construction d'une voie rapide de seulement 1500m reliant les quartiers populaires de l'Ouest de la ville à l'aéroport Jorge Chavez situé dans le Nord-Ouest a fait doubler les prix des taxis pour un citoyen désireux de se rendre du centre économique de Lima au hub aéroportuaire péruvien. Qu'en sera-t-il de cette série d'autoroutes urbaines payantes ?
D'une manière générale, le Pérou est un peu en pleine phase de modernisation de ses infrastructures routières, aéroportuaires, et navales, avec bien souvent une politique de privatisation ou de concession. Cet aspect des choses permet de comprendre que de grands groupes espagnols s'adjugent la construction de grandes autoroutes le long de la côte péruvienne, avec des péages. Cela représente aussi une hausse des prix pour le passager qui se rendra en bus de Lima à Tumbes (près de la frontière équatorienne). Cette politique aura une conséquence principale : exclure les plus pauvres des services de bonne qualité ou les saigner à blanc s'ils veulent absolument se déplacer dans le pays. On me dira que cela se fait de plus en plus en Europe aussi, mais je suis contre cela car un service qui n'est pas donné à toute la population, peu importe son niveau de vie, ne représente pas une politique démocratique dans le déplacement des biens et des personnes. Pourtant, cet élément est inscrit dans les différents textes sur les Droits de l'Homme.

Dans notre monde actuel hyper-compétitif, les villes représentent des poumons économiques où l'activité frénétique symbolise notre requête de richesse et de puissance. Tout doit toujours aller plus ville, tout doit toujours être plus efficace. Alors, l'être humain se construit de gigantesque ouvrages à ces fins économiques. Chaque pays et chaque ville rivalisent alors de mégalomanie urbaine afin "d'attirer les investisseurs" et de s'imposer dans un monde hyper-concurrentiel. Il faut s'insérer dans la mondialisation et pour cela, on ne recule devant rien. Le Pérou essaye de trouver sa place dans cette folie de béton et dans ce tourbillon de la modernité. Il essaye à tout prix d'entrer dans le "Premier Monde" en se lançant dans de grands projets dont un des buts est peut-être un meilleur déplacement de sa population, mais qui sont avant tout construits pour un traffic sans cesse croissant de marchandises. Alors, une grande population est laissée sur le carreau. Elle n'a pas les moyens de suivre et de se payer ce type de services. Elle est exclue de tout ce système. Je ne dis pas qu'il est facile de sortir du sous-développement, et je suis parfaitement conscient du problème. Je ne suis pas contre des infrastructures modernes et éventuellement chères, mais la "modernité" ne doit pas être un prétexte pour voir de puissants groupes de construction se faire de l'argent sur le dos d'un pays pauvre. Le gouvernement péruvien doit apprendre à mieux gérer ses ressources, à développer une politique fiscale plus juste et à conclure des accords plus équitables pour que tout le monde profite de la situation et qu'enfin le citoyen péruvien puisse sortir de ce chaos routier et urbain sans en payer le prix fort pendant des années.

Publié dans Politique & Economie

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omnitech guides 30/12/2014 09:47

The Latin American countries are always special to visit. It seems to be a good move that Peru continues to grow and modernize. They need to develop the tourism and attract more tourist people into the business.

TR 24/10/2009 20:17


"Tout doit toujours aller plus ville", lapsus révélateur.
Sujet intéressant que celui des transports en commun. Dans les villes des pays néocolonisés, où les populations rurales se ruent massivement vers les capitales d'eldorado où fructifie l'or des
pillages - qu'elles subissent -, où les populations rurales se ruent vers ces centres urbains lesquels deviennent toujours plus vil(le)s, où la réalité confronte les illusions et les chimères
fantaisistes pour alors les prendre au piège, c'est effectivement l'hématome visible du cancer.