Le Macchu Picchu est-il de tous les Péruviens ?
Vous avez peut-être entendu parler de cette compétition mondiale qui a pour but de choisir les 7 Merveilles du Monde Moderne en lieu et place des actuelles. Je vous invite à vous rendre sur ce site pour vous informer et éventuellement voter pour votre Merveille préférée.
Si je parle de cette campagne, ce n'est pas pour exprimer ma préférence pour l'une ou l'autre Merveille, mais pour parler d'une qui m'est évidemment proche géographiquement : le Macchu Picchu.
Le Gouvernement Péruvien a lancé une campagne pour que tous les Péruviens votent pour leur merveille. On ne peut qu'espérer que "La Vieille Montagne" soit dans les 7, mais la concurrence avec La Grande Muraille, les Pyramides d'Egypte et d'autres sera rude.
Le plus intéressant dans cette campagne est le slogan : "Le Macchu Picchu est de tous les Péruviens". Et là, je dois vous avouer que j'ai tiqué et ceux qui ont déjà visité ce magnifique site comme moi peuvent le comprendre. Pour savoir l'hypocrisie et le cynisme qui se cache derrière ce slogan, il faut en gros expliquer comment on arrive au Macchu Picchu.
Il existe 3 moyens pour arriver au Macchu Picchu : le train, le chemin de terre et l'hélicoptère. Je ne vais pas m'attarder sur le dernier moyen. Je signale simplement que c'est le plus cher (mais le plus rapide) et qu'il profite à une partie très particulière d'agences de tourisme. Cependant, il est aussi relativement symbolique de l'économie locale, à savoir que le Macchu Picchu et sa richesse sont largement récupérés par une caste d'agences de tourisme et de grandes compagnies, le tout avec la bienveillance des autorités locales et nationales.
Premièrement, le train est un moyen très cher qui coûte à lui seul 60$, mais cela peut monter jusqu'à 360$ (par personne) en classe "Royale". Le trajet est long et fatiguant, et les horaires ne sont pas très respectés. La compagnie qui offre ce service s'appelle Peru Rail et est détenue par la société de l'Orient-Express. Les prix pratiqués sont donc clairement alignés sur ceux du marché européen comme pour les billets d'avion des lignes sud-américaines. L'argent ne va donc certainement pas dans des caisses péruviennes, mis à part quelques misérables impôts beaucoup trop bas puisque ceux-ci ont été fixés par l'ex-président Alberto Fujimori.
Cela, c'est pour les touristes étrangers. Les Péruviens, eux, voyagent dans des classes très peu confortables, bien souvent debout, à la merci de vols, et parfois dans le noir. On constate donc qu'il existe une différence notable entre le traitement réservé aux étrangers et celui réservé aux Péruviens. Qui viendra dire que le Macchu Picchu, via la compagnie de train, appartient aux Péruviens ?
Deuxièmement, le "Camino del Inca", comme on l'appelle ici. Les choses sont encore plus claires ici. D'abord, vous devez passer par une agence dont le tarif variera en fonction de la longueur du parcours, mais aussi du poids de vos bagages, du nombre de personnes. Comptez facilement plusieurs dizaines de dollars si vous êtes 2 avec kilos de bagage. Vous ne devez que très peu transporter. En effet, l'agence demande à des porteurs de s'occuper de tout cela. Régulièrement, ces pauvres personnes doivent supporter des charges immenses qui peuvent occasionner de graves lésions de la colonne vertébrale. De plus, le salaire est inférieur au minimum légal (l'équivalent de 500€/mois), il est interdit de parler aux touristes et ils ne peuvent pas pénétrer dans les ruines. Autant dire que le porteur vit une situation de sous-être humain. Va-t-on là aussi dire que le Macchu Picchu appartient à tous les Péruviens ?
Globalement, il faut payer très cher pour visiter les ruines par rapport au coût de la vie habituel ici. Les agences de voyage, malgré une concurrence acharnée pratiquent des prix exhorbitants, ne versent que peu d'impôts et les gérants apparaissent bien souvent dans des habits visiblement très chers, sans le sourire, uniquement interessés par votre argent. Le service est déplorable et aucune garantie n'est donnée pour que les quelques règles édictées par des gouvernements trop penauds face aux intérêts privés soit respectée. Des hôtels sont en construction près du Macchu Picchu, au mépris des lois de l'environnement et de l'aménagement du territoire. Va-t-on là aussi dire que le Macchu Picchu appartient à tous les Péruviens ?
Les somptueuses ruines perchées à 2500m d'altitude sont le reflet d'une toute aussi somptueuse civilisation qui avait réussi à satisfaire un maximum de besoins pour la population au 15° siècle, avant l'arrivée des Espagnols. La Conquista, on le sait, a tout changé. Et depuis, toute la structure sociale est devenue à sens unique, avec des devoirs pour la base, et des droits pour le sommet de la pyramide. Concrètement, des salaires de misère pour les natifs, et le luxe pour les descendants des Espagnols. Le département de Cuzco, malgré son exceptionnelle richesse culturelle, est le plus pauvre du Pérou. Le Macchu Picchu, symbole de la magnificience de l'Empire Inca, est aussi devenu aujourd'hui le symbole des inégalités péruviennes, mais aussi du manque de respect, de l'hypocrisie, de l'arrogance, du mensonge, de la manipulation et d'une administration locale et nationale qui n'excelle que dans la démagogie à travers un fanatisme patriotique exacerbé.
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