Jacques Chirac, le président que les Français finiront par regretter

Publié le par El Nino


Les Français sont contents : ils sont débarrassés de Jacques Chirac, ce politicien qui sera resté 12 ans pouvoir. Les raisons de ce dégoût sont nombreuses. On pourrait citer chronologiquement : les essais nucléaires, les promesses non-tenues, le gouvernement Juppé, la dissolution, les emplois fictifs du RPR, les privatisations sous Jospin, les vacances aux frais de la princesse, le soutien à l’Union Européenne, une politique africaine loin d’être morale, et bien d’autres choses encore.

J’aime bien les Français, et j’ai tendance à les défendre plus que tout autre peuple, surtout depuis qu’ils sont atteints de « la maladie du mouton noir ». Je suis francophile, et enseignant de la langue française, langue incomparable dans le monde. J’en suis très fier, et je comprends très bien les Français. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas, c’est leur régularité à s’auto-culpabiliser. Quand les Français s’auto-critiquent, c’est surtout pour parler de Vichy, de l’Algérie, de l’anti-sémitisme, ou d’autres choses. Je ne veux pas nier ici tous ces drames, mais je voudrais rappeler combien les Français ont aussi vécu d’autres moments historiques bien plus positifs : contre Vichy, la Résistance ; contre la colonisation, un certain universalisme ; contre l’anti-sémitisme, la réaction à l’affaire Dreyfus.
C’est sans doute un peu cela que Jacques Chirac a voulu signaler lors de son discours de non-candidature. On ne peut nier qu’il y a un peu de populisme derrière tout cela mais, connaissant l’homme rural qu’est Chirac, l’homme profondément attaché à ses racines, il y a aussi un brin de sincérité derrière sa déclaration d’amour pour la France. Bref, je voudrais ici, non pas disculper Chirac de tous ces défauts, mais lui accorder la place qu’il mérite dans l’Histoire, à mes yeux bien entendu, et surtout au regard de ce qui s’annonce pour le peuple français au lendemain des prochaines élections présidentielles.

Pour illustrer mes propos, je voudrais parler de 2 cas très concrets, l’un qui date déjà un peu, bien que toujours d’actualité, l’autre tout récent.

 

Le premier, c’est bien entendu la guerre en Irak et l’opposition de Chirac à cette guerre. Je ne vais pas rappeler les faits, tant ils sont connus. La position que j’aimerais défendre ici, c’est celle qui consiste à dire que, bien qu’elle soit faussement naïve, elle est pleine de bon sens. Lorsqu’on parle de l’opposition du président Chirac dans les milieux globalement « altermondialistes » (pour prendre le mouvement de l’opposition à la guerre au sens large), on a souvent des réactions du type « Oui, mais c’est parce que la France avait des liens économiques (notamment pétroliers) avec Saddam Hussein ». D’abord, il n’est pas interdit d’avoir des liens avec les dictatures. Après tout, Cuba est considérée par beaucoup comme une dictature mais elle contribue beaucoup à l’élévation du niveau de santé du Vénézuéla, et la guérison de milliers de personnes en Amérique Latine.
Ensuite, Chirac est un politicien issu d’une tradition gaulliste. Cette tradition, lucide presque par définition, représente une forme de souveraineté et de justice internationale. Malgré tous les défauts que peuvent avoir les hommes de droite, même gaullistes, il faut parfois reconnaître qu’ils ont un sens de la clairvoyance au niveau géopolitique particulièrement développé, qualité dont ne peut se targuer la grande majorité des partis de gauche actuels. Enfin, le contre –argument économique est à mon sens superficiel et certaines parties du mouvement altermondialiste qui  critiquent cette position ne répondent pas à la question : « Que faire alors ? ». Evidemment, on pourrait reprocher à Chirac une position relativement attentiste. Mais, face à la toute puissance américaine, il est difficile de faire plus. Allait-il mettre l’armée française au Koweït, empêchant toute invasion ? Allait-il décider de boycotter économiquement les produits américains d’un point de vue purement politique ? Le peuple peut le faire, mais pas un président qui risquerait presque un incident plus que diplomatique avec toutes les conséquences désastreuses que cela peut avoir. En déclarant que « attaquer l’Irak, c’était ouvrir une Boîte de Pandore », Chirac a eu raison, non seulement sur le fond (il suffit de regarder aujourd’hui), mais il a aussi adopté une forme qui, bien que pas entièrement parfaite, était équilibrée. Il pouvait difficilement faire plus, et il a adopté quasiment la même position que celle de De Gaulle par rapport au Vietnam. Je ne pense pas qu’aujourd’hui, on reproche à De Gaulle cette critique de la politique américaine de l’époque. Au contraire, le monde a largement applaudi cette position ; comme un ancien « ennemi » de l’Etat français en la personne de Ben Bella s’est écrié « Vive la France » après le « Non » de Chirac. Quand on connaît le radicalisme des positions du résistant algérien et la rancune des colonisés envers leurs colonisateurs, on est en droit de se poser des questions sur l’argument de cette frange altermondialiste envers Chirac.

 

Le deuxième exemple que je voudrais signaler, c’est celui de l’Iran. Chirac, comme beaucoup de dirigeants occidentaux a déclaré, officiellement, que « l’Iran ne pouvait se doter de l’arme nucléaire. » Et puis, en voix-off, il a ajouté : « La possession éventuelle d'une bombe nucléaire par l'Iran n'était pas si dangereuse que cela » et il a posé la question de savoir « quel avantage pourrait bien donner à l’Iran une bombe nucléaire, ou même deux. Vers qui l’Iran tirerait-il sa bombe? Vers Israël? Elle n’aurait pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran serait rasé”. Chirac adopte là encore une fois la même position qu’avec l’Irak. La seule différence, c’est qu’il semble nettement plus paralysé, non seulement par la fin de son mandat, mais aussi les innombrables critiques de certains dirigeants et certains médias à son égard après ses déclarations dans le cas de l’Irak. Depuis ce temps, et plus encore depuis son « échec » personnel du référendum sur la Constitution Européenne, Chirac est presque mis au ban des dirigeants. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les manières avec lesquelles les médias ont commenté son discours de non-candidature : les Français ont salué le discours « émouvant », les étrangers l’ont critiqué et ont fait le bilan. C’est probablement toutes ces critiques qui sont à l’origine du repli de Chirac sur la scène internationale et de ses discours faussement impérialistes sur l’Iran. En fait, Chirac adopte la même attitude que beaucoup de Français à propos de leur passé, mais aussi celle de certains intellectuels à propos de leur passé de militant.

 

Tout cela pour dire que Chirac a toujours ce petit brin de lucidité qui est typique de l’ancienne génération gaulliste, et le cas Chirac est très symptomatique de l’évolution politique de la France. Chirac est le dernier des gaullistes, le dernier d’une génération qui voit la France au minimum comme un début de rempart face aux ambitions bellicistes de certains. Pour encore répondre à ceux qui critiquent Chirac, non seulement sur son bilan, mais plus précisément sur son argumentation « hypocrite » de son opposition à la guerre en Irak, on pourrait dire : « Qu’auraient dit Royal, Bayrou ou Sarkozy ? » Royal et Bayrou n’ont certainement pas le charisme et la posture pour s’opposer aux néo-conservateurs du monde. Quant à Sarkozy, comme le dit Ignacio Ramonet : « Il fait se retourner De Gaulle dans sa tombe » avec son voyage d’allégeance aux Etats-Unis, lui le candidat qui vient d’un ancien parti gaulliste. »

Peu importe le candidat élu : aucun d’entre eux n’a cette volonté de s’opposer aux appétits réactionnaires sur le plan géopolitique. Sur le plan intérieur, les illusions seront encore plus lointaines qu’avec Jospin si c’est Royal et Bayrou qui seront élus. Les manifestations seront noyautées par le « consensus forgé » autour de l’élection. Si c’est Sarkozy, on pourrait s’attendre à tout.

Michel Rocard a déclaré il y a quelques mois que « le bilan de Chirac était désastreux sur le plan national, mais honorable sur le plan international. » Après tout, la côte de popularité la plus élevée du président français fut au moment de son refus de la guerre en Irak. Peut-être que dans 5 ans, les Français se diront : « Finalement, avec Chirac, c’était moins mauvais». Au moins sur le plan international.

Publié dans C'est pas le Pérou

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Olima 07/06/2007 04:13

Très bon article.mais tu sais, si Sarko nous emmerde, on le foutra dehors... on a fait la révolution, nous. (enfin, j'ose espérer...)