La rentabilité tue l'enseignement

Publié le par El Nino


Un nouveau mois de cours a repris à l'AF. Un début un peu hésitant parce que la première semaine sera courte, amputée de 2 jours pour cause de Semaine Sainte. Les fêtes catholiques, ça m'emmerde, mais c'est agréable d'avoir un congé. Le hic, c'est que pour "récupérer le temps perdu", il faudra travailler jusque 21h30. Beuh ...
En attendant, mon cours de 9h du matin n'est composé que de 3 élèves, et il en faut le double au minimum. Bref, je suis en balance. J'espère que dans le cas où il fermerait le cours, j'en aurai un autre. En tout cas, cette fermeture est dûe à la rentabilité. En effet, ce ne serait pas rentable de payer un professeur s'il n'y a que 5 élèves. Super ...
Mais cela me permet d'introduire un texte que j'ai écrit au début de cette année sur l'etat de l'enseignement au Pérou. Le voici.




Victor Hugo disait : "Si vous supprimez une école, il vous faudra construire une prison". A travers cette phrase, il exprimait le drame de l'éducation et de la société classiste qui régnait à l'époque et règne toujours aujourd'hui en France. Ce sont toujours les mêmes qui profitent du meilleur enseignement et ce sont toujours les mêmes qui vont dénoncer les méfaits de certaines méthodes d'enseignement utilisées par les professeurs comme étant "subversives" ou "rétrogrades". En janvier, une de mes élèves disait que "ce qu'il fallait changer dans l'enseignement, c'était les professeurs". Cette réthorique continue du "c'est la faute aux profs" ne serait qu'agaçante si elle était limitée à de simples bavardages d'élèves dans une cour d'école. Le problème devient beaucoup plus difficile à supporter s'il est étalé sur la voie publique, et si les élèves sont remplacés par des éditorialistes, des politiciens réactionnaires et des intellectuels néo-libéraux.
Depuis plusieurs mois règne au Pérou dans le secteur de l'éducation une atmosphère de maccarthysme. Le président-pantin Alan Garcia a décrété que pour améliorer l'éducation péruvienne il fallait passer par une évaluation des professeurs, surtout ceux des écoles publiques. Il est vrai que celle-ci est déplorable, comme on peut facilement se l'imaginer, et j'admets bien volontiers que je mettrai mes futurs enfants dans une école privée. Mais le problème est plus profond que cela.
Les professeurs de l'école publique sont organisés autour de 2 mouvements politiques et syndicaux : le parti Patria Roja (Patrie Rouge), petit parti marxiste; et le SUTEP (Syndicat Unitaire des Travailleurs de l'Enseignement Public), dont l'idéologie est aussi marquée à gauche et qui a d'ailleurs de forts liens avec le parti sus-mentionné. Avec un gouvernement néo-libéral aligné sur Washington, des congressistes tout aussi pantins, le décor est planté. Il ne reste plus qu'à provoquer le mouvement des professeurs, à vouloir cette évaluation, et à dénoncer ceux qui s'y opposeraient.
Légitimement, on peut admettre que l'éducation publique doit être améliorée. Mais on est en droit de se demander pourquoi des mouvements néo-libéraux s'intéressent maintenant à elle, alors qu'ils l'ont détriquotée pendant des années. Quand on voit le tir de barrage après le refus du SUTEP de participer à cette évaluation, on peut facilement comprendre qu'il s'agit d'une vulgaire provocation. En effet, le plan Garcia-Chang (du nom du Ministre de l'Education) prévoit le licenciement pur et simple des professeurs qui ne réussiraient pas l'examen. Et c'est bien là le problème. Après tout, on peut déplorer le manque général de moyens accordés à l'éducation publique, mais sanctionner les professeurs à travers cette évaluation est très anti-social. L'argument ultime de cette junte néo-libérale est que si les professeurs veulent une augmentation de salaire, ils doivent la mériter. Quand on sait qu'un professeur de l'école publique gagne l'équivalent de 300€ par mois, on est en droit de rire (jaune) de cet argument.
Donc, voici le SUTEP qui refuse et qui déclare qu'il va empêcher l'évaluation. Le tir de barrage des médias, des congressistes néo-libéraux, des ministres et des intellectuels se mue en une véritable guerre nucléaire médiatique. Quelque chose d'inouï ! Même Hugo Chavez et Fidel Castro ne sont pas autant critiqués ! Des statistiques sur les grèves de l'enseignement public sont resorties et on n'hésite pas à amplifier le phénomène en additionnant toutes les heures d'arrêt de travail dans tout le pays sur une période de 20 ans. Résultat, les journaux conservateurs titrent : "Les écoliers péruviens ont dû supporter 175 millions d'heures de grèves depuis 1985". On resort aussi le salaire des syndicalistes qui, honte sur eux, atteint 2500 soles (2500€), sans évidemment mentionner le salaire des congressistes qui est 2 fois plus élevé que celui des députés français ! Les enseignants et les syndicalistes sont devenus les 2 maux du Pérou, ils sont accusés de manipuler la population et d'être d'un autre âge. En un mot : GERBANT ...

L'affaire pourrait se terminer là. Malheureusement, l'hypocrisie va encore plus loin ...

De part mon expérience d'enseignant dans une institution "sans-but lucratif" (oui bon 250€ la mensualité pour 8h/semaine), j'ai pu constater le fossé qui sépare l'enseignant et l'élève (mais aussi l'administration et l'élève). Cela va plus loin et c'est plus profond. Comme je l'ai déjà mentionné dans tous mes courriels sur mon emploi, on pourrait résumer le sentiment des élèves par rapport à l'apprentissage des langues étrangères en un mot : fardeau. C'est un fardeau pour eux d'étudier, mais "il faut étoffer son CV". Comme m'a dit un ami : "Ils font croire qu'ils connaissent l'anglais [pour se valoriser] mais en fait ne connaissent rien et ne savent pas le parler." C'est la même chose avec le français. Plein de petits comportements attestent de cette insensibilité à la rigueur lexicale et grammaticale (pour ne citer que 2 compétences linguistiques) : des arrivées en retard, des départs anticipés, des participations à des cours intensifs "pour aller plus vite", des absences pour cause de travail, mais aussi de "fièvre", des voyages (touristiques !) le dernier jour du mois de cours, des devoirs non-remis, de l'à peu près dans les réponses, et d'une manière générale tous des petits stratagèmes pour éviter de moins travailler. Apprendre une langue est nécessaire, mais la maîtriser et communiquer correctement avec elle est nettement plus facultatif
Il y a 2 semaines, mon épouse a reçu un courriel publicitaire envoyé par un institut d'anglais basé à Lima. Un message qui m'a mis hors de moi ! Cet institut émet des critiques contre "l'enseignement traditionnel" qui, selon lui, offre des cours dans des salles de 20 à 40 personnes (à l'Alliance, c'est maximum 20 !), avec de vieilles méthodes (on vient tout juste de changer). Mais le plus fort, c'est quand cet institut signale que la bonne méthodologie, c'est de ne pas donner de devoirs, de ne pas faire d'évaluations, ni d'examens, mais de simplement "parler" sans une maîtrise honnête et profonde des compétences langagières, grammaticales, lexicales, des marques de l'écrit et de l'oral, mais aussi des différentes tactiques pour mieux comprendre un document écrit ou audio. Et de conclure : vous apprendrez l'anglais en 8 mois !
Stupéfaction ! Depuis quand apprend-on une langue en mois d'un an ? Mais cela reflète l'hypocrisie derrière cette histoire d'amélioration de l'éducation au Pérou. On fait la chasse aux sorcières de l'enseignement public, et cette mesure est applaudie par les classes dominantes de Lima, mais cette population est la première à négliger les principes d'un enseignement de qualité dans les prestigieux instituts de langue, à vouloir maîtriser une langue en 8 mois sans suivis professionnels et pédagogiques et à contester la compétence professionnelle de ceux qui sont constamment recyclés notamment à Paris (pour l'enseignement du français).

Bien évidemment, cette société biaisée est parfaitement claire ici où je suis. Elle n'est que le symbole de toute la vie en Amérique Latine : les couches populaires vilipendées, et les couches favorisées qui ont forcément raison, par tous les moyens. On pourrait se contenter de l'observer, mais le lire et le constater de manière répétitive est dur à supporter. L'enseignement est aussi une marchandise et un secteur qu'on manipule. Que nous reste-t-il alors si même l'apprentissage des connaissances est faussé dès la base ?

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