Milliardaires latino-américains : comment "ils l'ont fait"

Publié le par El Nino


Ci-après, vous pouvez lire des extraits d'un nouvel article de James Petras sur la classe dirigeante mondiale et ses nouveaux milliardaires.L'intellectuel états-unien détricote dans ce sublime texte la manière avec laquelle ces dirigeants économiques ont plumé les classes populaires de leur région. Aucune personne n'est "self-made man", juste des rapaces avides d'argent et de pouvoir.

Source :  Mondialisation

Si le sang et les fusils ont été les instruments de l'ascension des oligarches milliardaires russes dans d'autres régions, le Marché, ou plutôt mieux, le consensus orchestré de Washington des US-FMI-Banque Mondiale – (US – Fond Monetaire International – Banque Mondiale) a été la force motrice derrière l'ascension des milliardaires d'Amérique Latine. Les deux pays qui ont la plus grande concentration de richesse et le plus grand nombre de milliardaires en Amérique Latine ce sont le Mexique et le Brésil (77%), ce sont les deux pays qui ont privatisé les grands monopoles publics d'état les plus lucratifs, et les plus efficaces. Sur un total de 157,2 milliards possédés par 38 milliardaires latino américains, 30 sont brésiliens ou mexicains avec 120,3 milliards de $. La richesse des 38 familles et individus dépasse celle des 250 millions de latino américains ; 0,000001 % de la population dépasse en richesse celle des 50% les plus pauvres. Au Mexique, le revenu de 0,000001 de la population dépasse le revenu combiné de 40 millions de mexicains. L'ascension des milliardaires américains coïncide avec la chute réelle des salaires minimums, la perte de pouvoir des organisations de travailleurs et de paysans et des négociations collectives. L'implantation de taxes régressives, source de problèmes pour les travailleurs et les paysans, et les exemptions de taxes et subventions pour les exportateurs des secteurs agro minerais ont contribué à fabriquer les milliardaires. Le résultat cela a été une mobilité vers le bas pour les employés et les travailleurs, le déplacement d'une main d'œuvre urbaine vers le secteur informel, la banqueroute massive des petits agriculteurs, paysans et de la main d'œuvre rurale, et la migration des campagnes vers les taudis urbains et l'émigration à l'étranger.

La principale cause de pauvreté en Amérique Latine ce sont les conditions même qui favorisent le développement des milliardaires. Dans le cas du Mexique, la privatisation du secteur des télécommunications aux prix le plus bas, a résulté dans la multiplication par 4 de la richesse de Carlos Slim Helu, le troisième homme le plus riche au monde (juste après Bill Gates et Warren Buffet) avec une fortune nette valant 49 milliards de $. Deux milliardaires mexicains, Alfredo Harp Helu et Roberto Hernandez Ramirez ont bénéficié de la privatisation des banques et de la dé- nationalisation qui en a découlé, vendant Banamex à Citicorp.

La privatisation, la dérégulation financière et la dénationalisation ont été des principes clés opérant pour le compte des politiques étrangères US appliquées en Amérique Latine par le FMI et la BM. Ces principes dictent les conditions fondamentales d'obtention de prêts et de renégociation de la dette en Amérique Latine.

Les milliardaires actuels, sont venus du vieux et du nouveau secteur de l'argent. Certains ont commencé à faire fortune en s'assurant des contrats gouvernementaux pendant le modèle précédent de développement conduit par l'état (années 1930 jusqu'aux années 70), et d'autres ont hérité de fortunes. La moitié des milliardaires mexicains ont hérité de leur fortune en multi millions de dollars au cours de leur ascension. L'autre moitié a bénéficié de relations politiques et par conséquent de grosses affaires en achetant des entreprises publiques à bas prix et en les revendant à des multinationales US en faisant un gros profit. La grande masse des immigrants mexicains qui ont traversé la frontière pour entrer aux US ont fui les dures conditions, qui permettent aux traditionnels et nouveaux riches millionnaires du Mexique de se joindre au club mondial des milliardaires.

Le Brésil a le plus grand nombre de milliardaires (20) parmi tous les pays d'Amérique Latine, avec une fortune nette de 46,2 milliards de $ ce qui vaut plus que ce que possède les 80 millions de pauvres brésiliens des zones rurales et urbaines. Approximativement 40 % des milliardaires brésiliens ont commencé avec des grandes fortunes et les ont simplement augmentées par le biais d'acquisition et de regroupements. Les soi disant milliardaires qui se « font tout seul » ont bénéficié de la privatisation du secteur financier lucratif (la famille Safra avec 8,9 milliards de $) et des complexes industriels du fer et de la fonte.

Comment devenir un milliardaire

1.Pendant la période du modèle de développement « étatiste » précédente, les actuels milliardaires ont fait, avec succès, « du lobbying » pour obtenir des contrats gouvernementaux, des exemptions d'impôts, et ont offert des pots de vin pour obtenir des contrats gouvernementaux, des exemptions d'impôts, des subventions et la protection contre les compétiteurs étrangers. Les subventions d'état ont servi de ponton ou de point d'envolée du statut des milliardaires pour la phase néo libérale suivante.

2.La période néo libérale a fourni la plus grande opportunité pour s'emparer des biens lucratifs publics bien en dessous de leur valeur marchande et de leur capacité à rapporter. Les privatisations, bien que décrites comme « transactions de marché » ont été en réalité des ventes politiques selon 4 critères : sur le prix, dans le choix des acheteurs, en pots de vin pour les vendeurs, et dans l'accomplissement d'un agenda idéologique. L'accumulation de la richesse a résulté dans la vente de banques, de minerais, de ressources énergétiques, de télécommunications, de centrales électriques, des transports, et par la prise en charge par l'état de dettes privées. Ceci a été le point d'envol dans le passage de statut de celui de millionnaire à celui de milliardaire. Cela s'est passé en Amérique Latine, par le biais de la corruption, et en Russie via les assassinats et les guerres des gangs.

3.Pendant la phase 3 (actuellement), les milliardaires ont consolidé et étendu leurs empires par le biais de fusions, acquisitions, encore plus de privatisations et d'expansion à l'étranger. Le monopole privé des téléphones mobiles, des télécoms et d'autres services publics, plus les prix élevés des biens de consommation a ajouté des milliards aux concentrations initiales. Certains millionnaires sont devenus milliardaires en vendant leurs entreprises lucratives privatisées, récemment acquises, au capital étranger.

A la fois en Amérique Latine et en Russie, les milliardaires se sont emparés des biens de l'état sous l'égide de régimes néolibéraux orthodoxes (régimes de Salinas –Zedillo au Mexique, Collor-Cardoso au Brésil, Yelsin en Russie) et se sont consolidés et étendus sous le règne des prétendus régimes « réformistes » (Putin en Russie, Lula au Brésil, et Fox au Mexique). Dans le reste de l'Amérique Latine (le Chili, la Colombie, et l'Argentine), la fabrique des milliardaires a été le résultat de coups d'état militaires et de changements de régimes sanglants, qui ont détruit les mouvements socio politiques et ont commencé le processus de privatisation. Ce processus a alors été promu de manière encore plus énergique par la suite par des régimes élus de la droite et du « centre droit ».

Ce qui est démontré de manière répétée en Russie et en Amérique Latine, c'est que le facteur clé qui conduit au bond prodigieux en richesse des millionnaires aux milliardaires, c'est les vastes privatisations et nationalisations qui suivent d'entreprises publiques lucratives.

Si nous ajoutons la concentration de 157 milliards de $ dans les mains d'une fraction infinitésimale de l'élite, les 999 milliards de $ engrangés par les banques étrangères en paiements des dettes, et le 1 mille milliard de $ perçu en profits, royalties, prêts et blanchiment d'argent durant les 15 dernières années, nous avons le cadre adéquat pour comprendre pourquoi l'Amérique Latine continue d'avoir plus des 2/3 de sa population avec un niveau de vie inadéquat et des économies stagnantes.

La responsabilité des US dans l'accroissement des fortunes de milliardaires latino américains et de la pauvreté de masse est multiple et comprend une large gamme d'institutions politiques, d'élites du monde des affaires, et des grosses pointures universitaires et des medias. D'abord et avant tout, le soutien des US aux dictateurs militaires et aux politiciens néo libéraux, qui ont mis sur pied les modèles économiques favorisant les milliardaires. C'est l'ex président Clinton et ses conseillers économiques, alliés aux oligarches russes, qui ont fourni les renseignements politiques et le soutien matériel pour porter Yeltsin au pouvoir et soutenir sa destruction du parlement russe (la Duma) en 1993, et les élections truquées de 1996. Et c'est Washington qui a autorisé des milliards de $ à être blanchis dans les banques US dans les années 90, comme l'a révélé le sous comité sur les banques du Congres US (1998).

C'est Nixon, Kissinger et plus tard Carter et Brzezinski, Reagan et Bush, Clinton et Albright qui ont soutenu les privatisations poussées par les dictateurs militaires latino américains, et les réactionnaires civils pendant les années 70, 80 et 90. Les instructions aux représentants US au sein du FMI et de la BM étaient écrits en grosses lettres : Privatiser, Déréguler, et Dénationaliser (PDD) avant toute négociation de prêts.

Ce sont les multinationales US et européennes et les banques qui ont acheté ou ont crée un partenariat avec les milliardaires latino américains émergeants et qui ont bénéficié de pots de vin de mille milliards de $ sur les dettes accumulées par les régimes militaires et civils corrompus. Les milliardaires sont tout autant des produits ou produits dérivés des politiques antinationalistes, anticommunistes des US qu'ils ne sont les produits de leurs propres vols grandioses des entreprises publiques.

Conclusion

Etant donné les disparités énormes de classe et de revenus en Russie, en Amérique Latine, en Chine (20 milliardaires chinois ont acquis une richesse nette de 29,4 milliards en moins de 10 ans) il est plus juste de décrire ces pays comme « milliardaires émergeants » que comme des « marchés émergeants » parce que ce n'est pas le « libre marché » mais le pouvoir politique des milliardaires qui dicte la politique.

Des pays de « milliardaires émergeants » produisent une pauvreté croissante, submergeant les conditions de vie. La fabrique de milliardaires cela veut dire la déconstruction de la société civile, l'affaiblissement de la solidarité sociale, des législations sociales de protection, des retraites, des emplois, des programmes de santé publique et d'éducation. Tandis que le politique est central, les étiquettes politiques du passé ne veulent rien dire. L'ex président brésilien ex marxiste Cardoso, et l'ex dirigeant syndicaliste l'actuel président brésilien Lula Da Silva ont privatisé des entreprises publiques et fait la promotion de politiques qui ont engendré des milliardaires. L'ex communiste Poutine cultive certains oligarches milliardaires et offres des primes à d'autres pour s'en sortir et investir.

La période de la plus grande régression des conditions de vie en Amérique Latine et en Russie coïncide avec le démantèlement des économies nationalistes populistes et communistes. Entre 1980-2004, l'Amérique Latine plus précisément le Brésil, l'Argentine, et le Mexique, ont stagné de 0% à 1 % en taux de croissance. La Russie entre 1990-1996 a vu son GDP chuté de 50% et les conditions de vie chuté de 80% pour tous à l'exception des prédateurs et de leurs entourages de gangsters.

La croissance récente (2003-2007) là où elle a lieu, a plus à voir avec l'augmentation extraordinaire des prix internationaux (ressources énergétiques, métaux et agro exportations) que de développements positifs des économies dominées par les milliardaires. L'augmentation des milliardaires n'est pas un signe de « prospérité générale » résultant du « libre marché » comme les éditeurs du magazine Forbes affirment. En fait, c'est le produit d'une prise illégale de ressources publiques, crées par le travail et le combat de millions de travailleurs, en Russie, en Chine sous le communisme, et en Amérique Latine sous les gouvernements populistes nationalistes et socio démocrates. Beaucoup de milliardaires ont hérité de leur fortune et utilisé leurs relations politiques pour accroître et étendre leurs empires. Cela a peu de chose à voir avec des capacités entrepreunariales.

La colère des milliardaires et de la Maison Blanche à l'égard du président Hugo Chavez du Venezuela c'est précisément parce qu'il inverse les politiques qui ont crée des milliardaires et une pauvreté de masse : il re-nationalise les ressources énergétiques, les services publics, et exproprie certaines grandes propriétés foncières. Chavez non seulement défie l'hégémonie US en Amérique Latine, mais aussi tout l'édifice des PDD qui a permis la construction des empires économiques des milliardaires d'Amérique Latine, de Russie de Chine et d'ailleurs.

Les données de base utilisées dans cet article proviennent de la « liste des milliardaires mondiaux » du Magazine Forbes publié le 8 mars 2007. 

Publié dans Amérique Latine

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