Questions aux défenseurs de la moralité

Publié le par El Nino

 

J'ignore si Royal a plus le monopole de la moralité que Sarkozy, et je ne pense pas que l'inverse soit possible. De toute façon, de part le monde, il y aura toujours des personnalités politiques, économiques ou autres qui auront le culot de dire ce qu'il faut faire aux 6 milliards et demie d'habitants de cette fichue planète. Demandez à BHL. Ce genre de personnes m'horripile.

Au Pérou, c'est la même chose. En ce moment, il y a énormément de protestations régionales, notamment dans le centre Andin, mais aussi dans le Nord, et dans le Sud. La cause, c'est comme d'habitude les conditions de travail, le non-partage des bénéfices des entreprises et les promesses non-tenues d'Alan Garcia (ben tiens). Cela va même jusqu'à faire dire aux journaux que le gouvernement de Jorge del Castillo (le président du Conseil des Ministres) pourrait tomber ou souffrir de quelques remaniements ministériels. Ces protestations prennent la forme de simples grèves, mais aussi de bloquages de routes. En France, Sarkozy dit que "c'est pas bien de prendre les travailleurs en otage quand on fait grève"; au Pérou, c'est la même chose, mais en bloquant les routes.

Je ne vais pas m'étaler sur les faits de grèves ou de bloquages. Ce serait trop long, et en plus, j'ai du mal à suivre en ce moment. Ce qui m'intéresse un peu plus, ce sont les réactions. Elles sont typiques. Evidemment, on n'hésite pas à mettre en avant tous ces actes de protestations comme étant "contraire à la loi". On ajoute qu'il y a des vols durant ces actes (seulement à ce moment-là ?), mais aussi qu'il y a derrière toute cette contestation quelques hommes radicaux leaders de mouvements nationalistes voulant fomenter les troubles pour pouvoir ensuite les récupérer. Je suis d'ailleurs étonné que le Département d'Etat n'ait pas encore réagi en accusant Chavez de vouloir déstabiliser le Pérou. D'une manière générale, l'élite qui gouverne ce pays invente n'importe quoi pour stigmatiser l'opposition, la réelle opposition je veux dire (pas les représentants de l'alternance politique). Les pauvres, leur petit déjeuner est perturbé.

Je me pose donc quelques questions :

  • Il y a 50% de pauvres au Pérou (du moins officiellement) alors qu'une classe moyenne et l'élite s'enrichissent. Les pauvres travaillent au minimum 10 heures par jour, sans protection sociale, sans congés rémunérés, parfois sans dimanche. Les riches gagnent des fortunes, vivent aisément, et partent à Miami pour leurs vacances, profitent des meilleures écoles, des meilleures universités, des meilleures bourses d'études, de leurs relations, des arrangements entre amis, sans parler de toutes les affaires de la corruption. Comment ne pas comprendre que cet état de fait est par essence même une situation conflictuelle et instable source de contestations et que tant qu'il n'y aura pas un minimum de Justice, il y aura toujours des contestations ?
  • Quand les mouvements de protestation sont violents, l'élite condamne les débordements car n'étant pas démocratique, et estime qu'elle ne négociera pas avec les représentants de ce genre de protestations. Elle dira que nous vivons dans un "Etat de droit", qu'il y a des "règles à respecter" et que "le dialogue entre personnes sensées est la seule solution". Comment la vraie opposition peut-elle percevoir cette leçon de non-violence alors que la violence, c'est aussi la marginalisation, la criminalisation, les menaces au travail, le manque d'éducation, le manque de soins de santé, la malnutrition, les discours hainaux dans la presse et d'autres types de violence morale et indirecte, mais concrète ?
  • Lorsque les protestations sont pacifiques, l'élite invite les représentants à une table pour discuter et essayer de trouver un arrangement. Bien évidemment, le principe dicté par l'élite est de faire un pas chacun pour qu'il y ait accord et que la parole soit respectée. On annonce alors en grande pompe une convention collective dans la presse, démontrant le caractère démocratique et pacifique du dialogue, mais aussi constructif et honnête. Comme bien souvent, l'élite ne respecte pas l'accord (Est-ce que j'exagère ?) et l'opposition se voit obligée de reprendre la protestation, parfois violemment. L'élite dénonce la protestation comme étant "un signe évident de mauvaise volonté et d'extrémisme." Comment doit-on prendre cette leçon de pacifisme et de moralité alors que l'élite n'a jamais rien respecté afin de défendre ses intérêts ?
  • L'élite nous dit que pour changer de politique, il existe le vote. Soit. L'opposition lance son candidat, mais celui-ci est vilipendé par les grands serviteurs de l'élite, j'ai nommé les médias. Tous les coups sont permis, même les actes de violence verbale et physique (Tiens donc !), et toute réponse est perçue comme "l'agressivité", et pourquoi même dans certains pays comme étant du terrorisme. Lors du vote, l'élite peut se permettre de voler l'élection à travers une fraude (Vous en doutez ?). Si l'opposition gagne, elle est sabotée et démonisée dans la presse à chaque décision (Allende et Chavez savent de quoi je parle). Pensez-vous que cet argument électoral a encore une quelconque valeur dans certains pays ou auprès d'une partie de la population ?
  • Pour protester, il existe les syndicats. Mais, nous dit l'élite, "elle doit être responsable et pas des extrémistes utopistes plongés dans l'archaïsme du passé". Soit, vous êtes réformistes, mais comme les anciens syndicats vénézuéliens et autres, vous participez au pouvoir, vous êtes corrompus, et si vous êtes dans l'opposition à un régime progressiste, vous participez à des coups d'Etat comme celui du 11 avril 2002 à Caracas. Vous en doutez ? Regardez les images du délégué syndical corrompu serrant chaleureusement la main du président golpiste Pedro Carmona au Palais de Miraflores après le coup d'Etat. Pensez-vous sincèrement que cette histoire de syndicat responsable, comme d'actes responsables pacifiques (cités plus haut) influencent les masses marginalisées alors que ceux-ci ont été trahis par les délégués syndicaux ?

Je pourrais citer d'autres cas de figure, comme les pétitions, les simples rassemblements (sit-in) réprimés, l'opposition parlementaire baffouée dans ses droits, et d'autres choses. Mon but ici était de démontrer que les réactions de l'élite péruvienne face aux protestations est évidemment hypocrite et que des protestations raisonnables n'aboutiront à rien, et que pendant ce temps là, les riches gagnent du temps, et les pauvres perdent leurs illusions.

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T. Rebecchi 06/05/2007 22:03

Très intéressant comme article, une fois de plus.
Je me permet de répondre à toutes tes question en une mot :

ENCOMIENDA !