Chavez, la liberté de la presse, et la diplomatie

Publié le par El Nino

 

Si vous avez lu mon article sur le deuxième électoral français, vous aurez appris que "le sport favori des Israéliens et des Américains, c'est de haïr les Français". Mais chaque pays a sa spécialité. Les Belges francophones, eux, aiment bien haïr les Français, les Chiliens aiment haïr les Péruviens (et inversément), les Indiens adorent critiquer les Pakistanais (et inversément), les Grecs avec les Turcs ... la liste est longue ! Mais en Amérique Latine, dans le monde de la presse et de l'élite en général, le sport favori est de haïr Chavez et ses amis, en gros, Morales et Correa (sans parler de Castro qui est hors catégorie). Ces derniers temps, les attaques contre Morales se sont un peu tues. La Bolivie fait moins parler d'elle. Par contre, l'Equateur, avec sa future Constituante, a beaucoup fait parler d'elle. Il est tout à fait remarquable d'observer que ce petit pays qui n'a pas la même signification que l'Iran ou l'Irak est brutalement sous projection des médias pour un changement qui apparaît suspect aux yeux d'une certaine élite. En clair, tant que vous respectez les règles de la "communauté internationale", on ne parle pas de vous. Si vous devenez un trublion marginal, vous aurez la presse sur votre dos, négativement bien sûr.

C'est bien cela le problème avec Chavez. Et d'ailleurs, on aime utiliser ce terme de trublion dans la presse. Mais ce qu'il a déclaré récemment a encore fait hérisser certains. Ainsi, le quotidien péruvien Peru21 s'est permis de dénoncer les propos de Chavez. D'abord, une petite mise en perspective est nécessaire : Peru21, c'est la version édulcorée de "El Comercio", le grand journal de Lima, symbole de l'élite conservatrice péruvienne. Edulcorée, au sens linguistique, pas au sens idéologique. Non, Peru21 a la même ligne éditoriale que son grand frère. Mais il est destiné à une classe différente, moins riche, moins cultivée. Il existe aussi d'ailleurs un troisième journal possédé par les mêmes actionnaires, encore moins cher et destiné à une population encore plus populaire. Histoire de toucher toute la population avec les mêmes idées, formulée différement.

Donc voilà Peru 21 relatant les propos de Chavez. Ces propos, quels sont-ils ? En clair, "Vicente Fox, Alejandro Toledo et José Maria Aznar me dégoûtent", c'est ce qu'a dit le président vénézuélien. Pourquoi le dégoûtent-ils ? Parce que ces anciens présidents ou Premier Ministre parcourent le monde, parlent dans des conférences, et critiquent Chavez. Ils le critiquent pour sa décision de fermer RCTV, cette fameuse chaîne privée dont on parle tellement au Vénézuéla et en Amérique Latine quand on veut critiquer Hugo le Rouge. RCTV est cette chaîne qui a joui d'une concession de 20 ans pour émettre sa désinformation. Elle a été jusqu'à appuyer le coup d'Etat sanglant du 22 avril. Si TF1 avait appuyé un hypothétique coup d'Etat (par Sarkozy ?) contre Chirac, je ne pense pas que le président aurait apprécié. Seulement voilà, on est en Amérique Latine, où "trop de liberté (aux pauvres) tue la liberté (des bourgeois de voler et d'exploiter)", et tout président luttant contr cela serait accusé de populisme et d'autoritarisme, anti-chambre (pour certains) du terrorisme. Il faudrait peut-être signaler que Chavez avait déjà prévu dès sa première élection, en 1998, de ne pas renouveller le contrat en 2007. A l'époque, aucun signe de protestation n'avait surgi. Il faut dire que Chavez n'était pas encore le type qu'on connaît actuellement. Non, il était un peu suspect, certes, mais on ne voyait pas encore venir ses réformes radicales. Gustavo Cisneros, le magnat vénézuélien de la télévision, voyait d'ailleurs Chavez comme un ami, et lui avait proposé "une liste de ministres" (tous issu des milieux financiers évidemment) après son élection. A noter que c'est ce même Cisneros qui avait coordonné ses journalistes de Venevision lors du coup d'Etat du 11 avril 2002, et qu'il s'en était même félicité publiquement le 12 avril au petit matin. C'est aussi à cette époque que le seul média avait été fermé, la chaîne 8, la chaîne publique, qui défendait comme elle pouvait les acquis de la Révolition Bolivarienne. Accuser Chavez d'entrave à la liberté d'expression est donc hypocrite. D'abord, cette décision avait été prévue de longue date, et n'avait jamais été contestée jusqu'à ce que Chavez prenne son virage radical, preuve qu'il n'y a aucune excuse éthique, mais économique. Ensuite, le seul média fermé le fut par les golpistes. Et puis, toute démocratie digne de ce nom prendrait des mesures contre une propagande d'extrême-droite nauséabonde.

C'est néanmoins cette décision qui est critiquée par les 3 anciens responsables ibéro-américains. On pourrait aussi citer le Sénat chilien, toujours influencé par les idées de Pinochet, qui a critiqué cette fermeture. Chavez leur avait déjà répondu à l'époque, ce qui avait soulevé un tollé. L'élite peut tout se permettre, mais Chavez ne peut pas répondre. Comme le dit le président vénézuélien, "cela est du ressort de la souveraineté nationale". Pour le cas des 3 provocateurs, il s'agit de resignaler ce que ces personnes ont fait. D'abord, Vicente Fox est considéré par beaucoup trop de gens comme LA personne qui a mis fin au règne sans partage du PRI au Mexique. Issu du PAN (Parti d'Action Nationale), Vicente Fox fut dans le passé PDG de Coca-Cola Amérique Latine. Son parti est conservateur, aligné sur les idées ultra-libérales néo-cons des états-uniens. Il a envoié l'armée pour réprimer le mouvement de Oaxaca et a noyauté les mouvements indigènes du Chiapas avec une réthorique populiste hypocrite. Il avait déclaré au début de son mandat que les indigènes du Sud-Mexique devaient se résigner à se transformer en boutiquiers et à ne pas quémander ou se rebeller. Fox le renard, c'était l'homme qu'il fallait pour le Mexique pour contrôler les mouvements rebelles, soit pas un discours lénifiant, soit par une main dure. Et malgré tous les mouvements sociaux, il faut bien admettre qu'il a plutôt réussi. Alejandro Toledo, lui, a un parcours qui ressemble un peu à celui de Fox. "Homme providentiel" du Pérou, il a permis au peuple des Andes de tourner la page de Fujimori. Elu en 2001, il avait à l'époque mené une campagne électorale très énergique pour renverser le régime fujimoriste. Il avait arboré les drapeaux péruvien et quechua, signe de l'ouverture envers tous les peuples et de vouloir en finir avec certaines discriminations. Las ! Après quelques mois, sa popularité a commencé à chuter, suite à des décisions controversées de privatiser certaines entreprises qu'il avait promis de garder sous contrôle étatique. Aux réactions populaires des peuples des montagnes, il avait répondu à l'époque "que c'étaient tous des terroristes !". Il a rencontré Gorges Bush à plusieurs reprises, a certes dynamisé l'économie mais n'a pas redistribué les fruits de la croissance aux pauvres. En bref, il fut l'homme providentiel non pas pour le Pérou, mais pour les Etats-Unis, qui voyaient d'un mauvais oeil tous ces mouvements sociaux contre Fujimori échapper à leur contrôle, et risquant de déborder. Toledo fut l'homme du noyautage, lui aussi. Sa femme, Eliane Karp, fut une véritable mafiosa, détournant l'argent réservé aux ONG pour son propre compte, et traitait régulièrement les indigènes comme des moins que rien en proposant de créer des centres de vacances pour touristes dans la jungle, avec des Indiens les servant comme de véritables esclaves. Aznar, lui, est effectivement le plus dégoûtant de tous, comme le dit Chavez. "Il fait partie de l'extrême-droite mondiale, un véritable laquais de Georges Bush". N'hésitez pas à relire cet ancien article pour en avoir la preuve.

Ce que dénonce les journalistes latino-américains à propos de Chavez, c'est aussi parfois son manque de diplomatie. C'est vrai que parfois il en fait un peu trop. J'ai déjà pu voir une de ces émissions "Alo Presidente" où il disait que Bush était un âne. Outre le fait que cela ne soit pas gentil pour les ânes, Hugo s'est permis de le répéter une bonne douzaine de fois, ce qui est un peu fatiguant à la longue. Cela n'est qu'un détail, evidemment. Cela n'enlève rien à la légitimité de la critique de Chavez envers ces 3 pantins. Quand il estime qu'il existe des gens largement criticables, Chavez laisse tomber la diplomatie, et va au front comme un vrai résistant ou militant de base. Et il a raison : contre ces affreux, il ne faut pas baisser la garde. Les journalistes en profitent pour le critiquer, mais il est de notre devoir de dénoncer les discours absurdes et insultants de ces personnages, et Chavez a parfaitement le droit de répondre à ces critiques, car c'est un droit de réponse, et que cela fait aussi partie de la lutte pour la Justice.

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(Hugo Chavez, avec la porte-parole des "Mères de la Place de Mai"

Publié dans Amérique Latine

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